Port-de-Paix | Des fayots ont défilé pour Jovenel Moise

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Il n’est pas impératif que tous les artistes doivent mettre leur art au service d’une dénonciation et rien ne peut les empêcher d’être engagés. Un artiste peut choisir de ne pas s’adresser dans ses chansons aux dirigeants de son pays. Tout chanteur est libre de puiser son inspiration où il veut. Oui, son inspiration émane de partout. En fait, il en trouve même dans des choses très futiles : des fleurs sur une table, une odeur, une ombre au mur, le vol d’un oiseau. Mais venir vouer un culte à un président dont le mandat expire depuis le 7 février 2021, c’est (re)dorer l’image d’un dictateur. Les artistes sont libres d’être engagés derrière un président. Mais derrière quel président ? Pas un chef d’État qui a dilapidé ses atouts et détruit son pays. Pas un président qui a échoué à redynamiser le pays. Pas un président qui ment comme un arracheur de dents. Pas un président qui souffre du syndrome d’hubris. Pas un président qui ment aussi ouvertement et effrontément que Jovenel Moise. Pas un corrompu, pas un chef de gang. C’est triste de voir des artistes afficher leur soutien politique à un président tombé en disgrâce. Malgré le climat social délétère, malgré un pays en proie à une vague d’enlèvements avec sévices et meurtres, il a octroyé l’organisation du carnaval à sa ville. Un carnaval qui a pour effet de polariser l’attention sur quelques réalisations dans la cité de Capois-La-Mort. Ce « laboratoire de propagande » réunissant journalistes et artistes.

Quel est leur rôle dans une société démocratique ?

Les citoyens ont en effet souvent débattu sur le rôle des artistes dans la société. Certains pensent que leur création devait se mettre au service de la recherche de la perfection esthétique tandis que d’autres souhaitent que leur art ait un impact sur la société. Mais laissez-moi vous dire que pas une grande cause qui n’ait son porte-parole musical. Il est inapproprié de réduire l’artiste à un témoin de son époque qui décrit seulement une réalité sociale. Mais un artiste ne peut rester indifférent aux problèmes de sa société. Et s’il reste indifférent ou insensible à ce qui se passe dans son pays, cela va provoquer une réaction du public qui interprétera ce silence comme un message implicite venant de la part de l’artiste. Le célèbre philosophe et écrivain Jean Paul Sartre a dit : « Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher ». Ainsi, ces deux écrivains ne s’étant pas exprimés ont été accusés d’avoir été indifférents sur un événement qui a marqué leurs sociétés.

Alors, il conviendra de dégager différents rôles que l’on peut accorder à l’artiste. Il peut en effet ouvrir les yeux de son public sur le monde, l’aider à le découvrir, à le comprendre et, parfois, l’inciter à s’opposer aux injustices et aux inégalités. Je pense que le public haïtien a vraiment besoin de voir ce côté-là chez ses idoles de la musique. Au lieu d’être au service de la vérité et de la liberté, au lieu d’être les dénonciateurs de toutes les injustices, de tous les abus, de tous les vices du pouvoir, des artistes avides d’argent se sont prosternés devant Jovenel Moise, lors du défilé des trois jours gras. Des vide-couilles ont élevé au rang de roi un malade mental qui présente les symptômes suivants : narcissisme, arrogance, mégalomanie. À Port-de-Paix s’est tenu un carnaval de gloire, d’adoration et de louanges à Jovenel Moise.

On loue pour ce que quelqu’un a fait. Cela peut se traduire par des cris, des  applaudissements, des chants de louange, des acclamations, des expressions d’admiration, des expressions de joie comme la danse, etc. Mais qu’est-ce que cet homme a bien pu faire pour mériter les louanges des artistes ? Lajan pa fè chen danse se atis li fè ranpe. Mon père me dit souvent que la louange repose sur ce que Dieu a fait. Lorsque vous décidez de louer ou d’adorer, vous devez vous posez les questions suivantes : si vous vous prosternez, devant qui vous vous prosternez ? Si vous chantez devant qui vous chantez ? Si vous dansez, devant qui vous dansez ? Si vous jouez de la musique devant qui vous le faites ? Si tout cela n’est pas fait pour Dieu, si vous le faites pour renverser l’image austère de Jovenel Moise, vous n’êtes que des fayots.

Miché de Payen

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